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manouchian1.JPGA l’heure où l’abjection véhiculée par le débat sur l’« identité nationale » et par la politique des charters se répand dans le pays comme du pus expulsé d’un abcès, le rappel de l’héroïsme d’un héros phare de mon Panthéon personnel vient claquer la face des Sarkozy, Besson et consorts. Ce rappel, je le dois à Didier Daeninckx qui vient de sortir Missak aux éditions Perrin. Missak comme Manouchian.


J’ai découvert l’existence de Manouchian en écoutant Léo Ferré, quand j’avais vingt ans, chanter L’affiche rouge pour découvrir que l’auteur du poème n’était autre que Louis Aragon. L’émotion ressentie alors (que je ressens à chaque écoute) m’a conduit à fouiller l’histoire. J’ai découvert ainsi le combat des FTP-MOI, ces immigrés résistant contre le nazisme alors que d’autres français se vautraient dans l’attentisme mou et muet, la délation et la collaboration.

 


L'affiche rouge

Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

AfficherougeVous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents


Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.



Une repro de cette sinistre « affiche rouge » est toujours placardée sur le mur de mon bureau, c’est une tache, un saignement permanent, une flamme qui relègue les petites combines politicardes dans la poubelle de l’infamie de notre temps déraisonnable.

Missak de mon ami Didier Daeninckx se déroule en janvier 1955. Louis Dragère, journaliste à L'Humanité, est missionné par le parti communiste pour retracer le parcours de ce héros de la Résistance à Paris. C'est ainsi qu'il exhume l'ultime lettre de ce communiste arménien engagé, qui contient de nombreux points de suspension, preuves d'une curieuse censure… 21 février 1944. A quelques heures de son exécution par les Allemands, Missak Manouchian écrit une lettre bouleversante à sa femme Mélinée.

Voici ce texte in extenso :
 

21 février 1944, Fresnes

Ma chère Méline, ma petite orpheline bien aimée. Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après midi à 15 heures.

Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, j’y ne crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire, tout est confus en moi et bien claire en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but.

Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain.

J’en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous !

— J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse.

Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. Après la guerre tu pourra faire valoir ton droit de pension de guerre en temps que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’Armée française de la Libération. Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer tu feras éditer mes poèmes et mes écris qui valent d’être lus. Tu apportera mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie.

Je mourrais avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fais de mal à personne et si je l'ai fais, je l’ai fais sans haine. Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j'ai tant aimé que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu.

Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami. Ton camarade. Ton mari. Manoukian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Si tu peux les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armen.

M.M.

 

missak.jpgDe rencontres en découvertes d'archives inédites, Dragère (Daeninckx) comble les blancs au fur et à mesure d'une enquête passionnante où se croisent Jacques Duclos, LouisAragon, l'ancien chef des Francs-tireurs et partisans Charles Tillon, le peintre Krikor Bedikian ou encore Henri Krasucki, et même Charles Aznavour(ian). Le roman s’ouvre sur une séquence évocatrice : Dragère est juché sur le tansad d’une moto pilotée par le photographe Willy Ronis(1), qui nous a quittés l’an passé. Ils sillonnent un Paris, froid et sombre en cet hiver 1955, inondé par la crue de la Seine… Et se dessine peu à peu le profil étonnant d'un homme bien éloigné de l'image véhiculée par l'Affiche rouge.

Il faut lire ce roman en forme d’enquête sur l’identité de la personne qui a « donné » le groupe Manouchian. C’est un hommage à la mémoire d'un personnage encore trop peu honoré, Missak Manouchian, héros d'une population immigrée engagée dans la Résistance.

Français, citoyen républicain et laïc, oui ! Tendance Manouchian.

 

(1) J’ai rencontré Willy Ronis lorsque le Centre photographique de Normandie que je présidais a présenté une exposition de ses chefs d’œuvre dans sa galerie rue de la chaîne à Rouen. Le souvenir que j’ai gardé de cet homme, c’est son extrême gentillesse et sa simplicité, la marque des grands artistes. Le retrouver dans Missak fut une surprise et une joie.

Tag(s) : #Des fois - ça me démange...

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